Corps créchés

Les descendants du père de Corot, dans la France de 1940, n’ont pas lu un livre, j’entends un vrai livre. Ils n’ont lu que des journaux ou des magazines. Ils pensent en légendes de clichés photographiques. Cela apparaît, s’ils touchent à des problèmes de quelque étendue, et de politique en particulier. Ils sentent aux fonds d’eux-mêmes que tout leur échappe et ne se l’avouent pas. Alors ils s’efforcent de donner un corps aux idées vagues, aux sentiments dont ils furent nourris. Ils les personnalisent, remuent comme des marionnettes la France ou l’Angleterre, gesticulent, forcent la voix, on dirait que tous les muscles de leur corps travaillent, qu’une fureur sacrée les anime ou on ne sait quel désespoir : ils veulent avec du néant créer une vérité. Je pense souvent, quand j’entends mes contemporains traiter de politique, à cette démente de la Salpêtrière, qui croyait que le monde n’existait point en dehors de la création qu’elle en faisait, minute à minute. Et elle appelait « corps créchés » les éléments chaotiques qu’elle assemblait pour faire le monde et « suppléer à la diligence des dieux ». Ainsi nos contemporains assemblent en vain les corps « créchés » de la politique.

Léon Werth : 33 jours

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