Sonnet d’Etienne Jodelle

Jodelle n’avait pas si mauvaise opinion de lui-même. Entretenant un jour Étienne Pasquier sur le sujet de la poésie française il lui dit confidément et avec sa franchise ordinaire que si Ronsard l’emportait le matin sur Jodelle, Jodelle l’emportait l’après-dîner sur Ronsard. On disait que Ronsard était le premier des poètes mais que Jodelle en était le démon. »

Comme un qui s’est perdu dans la forest profonde
Loing de chemin, d’oree, et d’adresse, et de gens :
Comme un qui en la mer grosse d’horribles vens,
Se voit presque engloutir des grans vagues de l’onde :

Comme un qui erre aux champs, lors que la nuict au monde
Ravit toute clarté, j’avois perdu long temps
Voye, route, et lumière, et presque avec le sens ;
Perdu long temps l’object, ou plus mon heur se fonde.

Mais comme on voit, (ayans ces maux fini leur tour)
Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour,
Ce bien present plus grand que son mal on vient croire.

Moy donc qui ay tout tel en votre absence esté,
J’oublie en revoyant vostre heureuse clarté,
Forest, tourmente, et nuict, longue, orageuse, et noire.

 

Étienne Jodelle (1532-1573), in Jacques Roubaud, Soleil du soleil.

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