Sonnet de Jean Cassou

J’ai été arrêté pour activité de résistance par la police de Vichy, le 13 décembre 1941, à Toulouse, en zone non occupée, et mis au secret à la prison militaire de cette ville avec les autres camarades de notre réseau pris avec moi. […] Dès la première nuit j’entrepris, pour passer le temps, de composer des sonnets dans ma tête, cette forme stricte de prosodie me paraissant la mieux appropriée à un pareil exercice de composition purement cérébrale et de mémoire. »

 

Sonnet VI

Bruits lointains de la vie, divinités secrètes,
trompe d’auto, cris des enfants à la sortie,
carillon du salut à la veille des fêtes,
voiture aveugle se perdant à l’infini,

rumeurs cachées aux plis des épaisseurs muettes,
quels génies autres que l’infortune et la nuit
auraient su me conduire à l’abîme où vous êtes ?
Et je touche à tâtons vos visages amis.

Pour mériter l’accueil d’aussi profonds mystères
je me suis dépouillé de toute ma lumière :
la lumière aussitôt se cueille dans vos voix.

Laissez-moi maintenant repasser la poterne
et remonter, portant ces reflets noirs en moi,
fleurs d’un ciel inversé, astres de ma caverne.

 

Jean Cassou, 33 sonnets composés au secret

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