L’esthétique du numérique

A chaque réception de la revue Action Poétique – dans une autre vie – je commençais toujours par la chronique « Écrits d’écran » de Jean-Pierre Balpe. Découverte d’un nouveau continent. Je les reparcours ces derniers temps.

« Cette esthétique du numérique, du media art comme disent les anglo-saxons, me paraît être caractérisée par son aspect «tragique»: la conscience tragique est en effet déchirée, divisée contre elle-même. Ce qu’elle révèle, c’est un sens qui n’est pas stable, mais susceptible de se transformer à tous moments en son contraire. Elle exprime une tension dans le temps où l’homme, ses perceptions et ses actions se profilent non comme des essences définissables à la façon des philosophes, mais comme des énigmes dont les doubles sens restent sans cesse à déchiffrer. L’art numérique serait donc la première proposition artistique qui place son public au carrefour d’une décision engageant ses perceptions, non pour souligner dans sa personne les aspects d’agent, autonome et responsable mais pour l’agir en tant qu’être déroutant, contradictoire, incompréhensible: agent-agi, coupable-innocent, lucide-aveugle.

L’art numérique se bâtit en effet sur cette tension des différences. Il utilise plus qu’aucun autre, l’ambiguïté et l’équivoque. Pour chaque protagoniste, ses manifestations sont variables. L’esthétique du numérique place son spectateur dans une tension insoluble vis à vis du temps, dont il met en évidence l’irréversibilité: l’œuvre est éphémère dans ses manifestations et se veut infinie dans ses possibles. Il y a ainsi sans cesse balancement entre le manque, le trop plein, le vide, l’entropie, mise en avant de « la part maudite » des activités humaines. »

Jean-Pierre Balpe, Action poétique N° 178 (article repris sur le blog Hyperfiction)

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