Hypertexte et recueil de nouvelles

L’article de René Audet « Pour une lecture hypertextuelle du recueil de nouvelles »  rappelle combien tout recueil de nouvelles est par nature hypertextuel (autrement dit « œuvre ouverte », selon Umberto Eco).

Double structure : statique / dynamique

Un recueil de nouvelles est statique par son architecture, c’est une composition paradoxale qui réunit le fragment et le tout, par l’unité thématique notamment. Mais il y a aussi une dynamique interne de l’œuvre : « il apparaît potentiellement comme un véritable réseau interactif basé sur des liens, des relations internes, ce qui lui assure par le fait même une forte cohésion« . Michel Butor fait ainsi un parallèle entre le recueil et le mobile.

Analogie avec l’hypertexte

Il présente des textes autonomes et clos (et non des fragments, terme que je  trouve de plus en plus discutable en particulier pour la poésie) à lecture linéaire réunis par des liens dans une structure de réseau à lecture multilinéaire. Remarque : dans la mesure où les blocs de textes sont accessibles un par un, il y a bien linéarité. Donc linéarité locale, multilinéarité globale.

Liens internes ou externes

Les liens internes reposent sur des ancrages de contenu : thématiques, occurrences de mêmes personnages ou de circonstances et des ancrages formels : procédés narratifs, stylistiques… Les Liens externes sont des références littéraires à l’univers de l’auteur lui-même ou à d’autres œuvres (allusions, citations, parodie) et autres types de références comme les événements historiques, etc.

C’est l’acte de lecture qui actualise tous ces liens à mesure de sa progression. Ils sont plus ou moins implicites (selon le nombre d’occurrences d’un thème, d’un procédé narratif…) et ainsi plus ou moins ouverts à l’interprétation. La capacité du lecteur à actualiser ces liens est bien sûr déterminante mais aussi l’ordre de lecture du recueil.

Qu’est-ce qui distingue l’hypertexte numérique ?

– Dans l’hypertexte numérique, je ne dirais pas comme René Audet que ces liens sont explicites, mais que les ancrages sont manifestes. Je vois l’ancrage entre 2 nœuds (nouvelles, poèmes) mais le lien peut être métaphorique, soumis à mon interprétation de lecteur.

La « prééminence du local sur le global » (l’expression est de Jean Clément, voir « Du texte à l’hypertexte: vers une épistémologie de la discursivité hypertextuelle »). « La lecture d’une structure hypertextuelle n’est jamais complète, d’où la fausse impression d’avoir accès à l’œuvre entière par une seule lecture qui demeure nécessairement partielle, tous les liens n’étant pas explorés. Toute lecture d’un hypertexte ne sera jamais complète, puisque le spectre des lectures possibles est souvent trop large (combinaisons possibles incalculables). »

L’hypertexte peut fermer une œuvre littéraire qui a pour vocation d’être ouverte : l’édition papier incite à une lecture linéaire (par la disposition des pages) tout en permettant une infinité de parcours ; l’hypertexte numérique peut limiter les parcours par une utilisation excessive des ancrages. Autrement dit, il y a une manière d’indiquer les liens entre les textes d’un recueil (les lien étant ce qui actualisent une œuvre au départ virtuelle) qui interfère avec la liberté du lecteur de les actualiser, voire, dans les cas extrêmes, qui interdit tout vagabondage.  (Ce n’est pas spécifique à l’hypertexte d’ailleurs mais à toute œuvre littéraire dont la lecture se fait via une machine. D’ailleurs je me suis une fois amusé à entraver la liberté du lecteur dans une petite vidéo parodique où il était beaucoup question de… propagande !)

l’hypertexte peut ouvrir la frontière entre lecture et écriture : s’affiche ici une différence d’intention. Jean Clément : « Qu’il appartienne à la littérature, à la philosophie ou aux sciences humaines, le texte classique, le texte lisible, est celui qui efface toute trace du dispositif qui l’a engendré. S’il fait référence à d’autres textes, c’est pour mieux assurer ses fondations, sa construction, sa cohérence. » L’hypertexte peut au contraire inviter le lecteur à considérer les traces du dispositif, à observer le passage, au présent de la construction, du recueil au livre à l’hyperlivre. (à creuser)

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