Bien qu’aimé de la plupart des villageois…

Bien qu’aimé de la plupart des villageois de Tolag, Joseph n’a pas d’ami. Il est pour eux un protecteur bienveillant, au mieux un père. Pas un ami. Il ne pourrait en aucun cas leur confier ses problèmes, ses chagrins, ses douleurs, ses angoisses… Non qu’il ne trouverait pas d’oreilles prêtes à l’écouter, de corps compatissant prêt à le soulager — les propositions en ce sens n’ont pas manqué —, mais parce qu’il ne le veut pas. Joseph se veut coupé du monde, mort-vivant, être sans âme, sans corps et sans conscience… Il a ainsi réussi à imposer cette image lointaine, un peu hiératique d’étranger bienfaisant, mais incompréhensible, généreux, mais lointain qui lui est comme une carapace derrière laquelle il s’efforce d’enfouir son passé. Aussi, ses seuls amis, les seules personnes qu’il accepte de nommer ainsi, ne le connaissent pas, ne se connaissent certainement pas entre elles. Il constitue avec elles un réseau immatériel et distant d’affinités intellectuelles dans lequel les sentiments personnels n’entrent pas véritablement en cause. Une amitié d’esprit non de cœur, d’échanges non de communion… S’absorber totalement dans des problèmes intellectuels ardus lui est une autre façon de s’interdire de penser à lui-même, de refuser le risque de l’apitoiement… Sa seule autre occupation très occasionnelle est donc d’aider les quatre ou cinq personnes du web qu’il considère comme des amis à résoudre les problèmes qu’ils lui envoient de loin en loin. »

 

Jean-Pierre Balpe, La Toile

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