En français dans le texte

L’œuvre de l’écrivain vietnamien Thạch Lam (1910-1942) la plus lue au Vietnam aujourd’hui est sans doute Hà Nội băm sáu phố phường, (littéralement Hanoï et ses 36 rues), qu’il consacre au vieux quartier commerçant de la capitale. Ces chroniques publiées à mesure dans la presse ont été recueillies en volume en 1943 après la mort de l’écrivain. Ce « récit-reportage » est considéré comme un modèle du genre dans son pays.

En français dans le texte (dont le titre original est Người ta viết chữ Tây) est la deuxième de ses chroniques. Il s’amuse à relever (sans rien corriger) l’emploi du français que font les commerçants au temps de la domination coloniale.

 


Quelle enseigne en langue française fut posée la première à Hanoï ? Difficile à dire. Il y aurait là un point d’histoire à éclaircir, afin de marquer le jour où le premier Vietnamien a usé des mots les plus riches de l’Occident.

Il a dû passer plus de soixante années. Depuis soixante ans que notre peuple apprend le français, nous pensons l’avoir assimilé tout à fait. Aujourd’hui, le français occupe neuf enseignes sur dix. De nombreux magasins, bien que leur clientèle soit exclusivement vietnamienne, affichent tout dans cette langue, comme ils l’auraient fait autrefois en caractères chinois.

Quand j’étais petit, mon professeur de dessin a abandonné l’enseignement pour ouvrir un atelier au bord du lac Hoan Kiem. La façade portait une enseigne sur laquelle était dessinée une très jolie jeune fille, dont la main désignait une phrase. C’est pour cette fille qu’à chaque retour de l’école je restais à contempler l’enseigne et que j’ai finalement retenu cette phrase : Ici, il existe un dessinateur portraitiste, aquarelliste et architecture.

Cela fait plus de dix ans déjà, mais chaque fois qu’elle me revient en mémoire je ne peux pas m’empêcher de rire. C’est ainsi qu’aujourd’hui j’ai eu l’idée soudaine de me promener dans les trente-six rues de ce « haut lieu de culture millénaire », pour y mesurer, à la lecture des enseignes, l’étendue de nos progrès en français.

Et à la vérité les progrès sont patents.

Qu’on en juge : Salon de coiffeur, X … bon coiffure ; T.D. Coiffeur de Beauté ; M. librairie, mercerie, relieur ; M.S. Prothèse dentaire, Beauté hygiénique de la bouche ; M.S. d’orure et d’argenture ; T.T. fabricateur de pousse pousse ; T.O. vente et réperateur de machine de tout sorte ; D.T. Ferronnerie, quinconnerie ; H. Vanerie ; O. Serée, Filets de sports.

Élégant semble être le mot le plus apprécié : pour son élégance peut-être ?

P.T. Coiffeur élégant (rue Bach Mai) ; Boulangerie élégant (rue Hàng Bông) ; A la coupe de Paris — D.M. tailleur élégant (rue Hàng Quat) ; Aux paradis des elegant (rue Hàng Trông) ; Aux trousseaux des élégants (rue Lê Quy Dôn), qui s’appelait avant, me semble-t-il : Au gout des élégantsP.T. Tailleur des élégants (rue Hàng Quat) …

Tous ces Élégant sont l’Élégance même, digne de notre « Cité splendide » !

Je remarque que ce sont les tailleurs qui en usent le plus et de la manière la plus charmante. Cela peut se comprendre : qui se soucie d’habiller le monde se doit de suivre l’air du temps.

Cette boutique vante les Dernières nouveautés de Paris: laine Elboeuf, laine Red Star, laine Dormeuse … (qui fait bien dormir, certainement).

Et cette autre la laine pieds de poule Prince de gales.

Celle-là puise dans les deux langues, pour créer le génial : Satin súp.

Mais c’est avec le nom des boutiques que l’on atteint le comble du raffinement : Au parfait tailleur (rue Hàng Bông) ; Maitre tailleur ; Paris tailleur (rue Hàng Quat). Le mot luxe, qui doit représenter dans l’esprit de la corporation le summum du chic, apparaît sur trois enseignes : La Mode, tailleur de luxe ; D.P.T. tailleur de luxe (rue Hàng Gai), Tr. tailleur de lux (rue Lê Quy Đôn) : l’omission du « e » doit l’élever dans la hiérarchie. Certains propriétaires aiment montrer qu’ils connaissent d’autres langues étrangères : Modern tailor (marché Hôm) ; Gentlemen’s modern tailor (la boutique, couverte d’une toile de tissu vert, ne possède qu’une vieille machine à coudre) et encore CH. R Gent’s (?) tailor (rue Hàng Trông) …

Et ce n’est pas fini : Ca va, taileur ! (rue Hàng Trông) ; De la tenue, tailleur et de la frantaisie, tailleur (rue Hàng Trông) ; D.T. Spécialist des chemises et des pyjamas ; T.L. Coupe incroyable aux pyjamas dirigée par S

Et si un de ces jours vous tombez sur : X. Tailleur, prix soigné, travail impeceable, coupe modérée, il ne faudra pas vous en étonner.

Toutefois, c’est à cette boutique de la rue Hàng Buôm que devrait revenir le titre de perle des perles : L.S. photographe, marchande de Chinoiserie.

 

***

Ainsi une courte promenade dans ces rues populeuses nous aura offert toutes ces lectures étonnantes. Le fin fond de la ruelle la plus isolée en réserve au curieux, c’est certain, de plus fabuleuses encore.

Mais au fond, quoi d’étonnant ? Si un journal (rédigé par des membres de la classe intellectuelle donc) peut traduire « Hôtel de ville » comme s’il offrait des chambres et prendre les « Stars à Hollywood » pour une ethnie des Amériques, alors nos commerçants n’ont pas à rougir de la comparaison.

Enfin n’est-il pas vrai qu’un journal féminin du Nord (le Phụ nữ thời đàm), se targue sur son enseigne d’être « La première organe de la femme Annamite » ? »


Voir également du même auteur : La dame

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