La dame, de Thạch Lam

C’était, un lundi, clairsemé devant le cinéma. Quelques écoliers levaient le nez sur les grandes affiches. Un ou deux soldats étrangers, cigarette aux lèvres, mains dans les poches, flânaient d’une allure vague et morne, comme si à court de distractions, c’est à contrecœur qu’ils allaient voir un film.

Il était encore tôt lorsque je suis entré. Cependant les loges et les premières étaient déjà occupées, toutes par des Français. Je me suis rendu vers les deuxièmes et j’ai choisi une place au milieu. Plus d’une dizaine de personnes étaient espacées dans les rangées.

J’ai remarqué aussitôt : à quelques sièges du mien une dame se tournait pour parler à une petite fille à côté d’elle. Quelle surprise d’abord : une Française, aux secondes, parmi les Annamites ! Pourquoi n’a-t-elle pas pris une loge, ou une première du moins, au milieu de ses compatriotes bien habillés, à l’air imposant et satisfait là-haut dans leurs rangées? Nous avons tellement l’habitude de voir les Français occuper les classes supérieures que je n’arrive pas à les imaginer au parterre. Et il ne m’a jamais traversé l’esprit que cette dame n’avait peut-être pas assez d’argent.

D’autres Annamites la regardaient avec curiosité. Mais eux la fixaient sans ménagement ; dans certains regards brillaient une lueur froide, voire franchement hostile.

La dame en semblait consciente et elle se faisait toute petite, le visage rivé sur un programme. À genoux sur son siège, le dos à l’écran, la petite jouait avec le chapeau de sa mère. Dès qu’elle se mettait à rire ou à siffloter, sa mère lançait un regard autour d’elle et lui faisait signe de se taire. Et ce regard embarrassé, tellement craintif, m’a tout de suite ému et incliné à la compassion.

J’ai eu la conviction que cette femme et son enfant arrivaient tout juste de France. Ses manières m’y incitaient. Elle avait l’air dépaysé de qui fait ses premiers pas dans un lieu inconnu, parmi des gens trop différents pour la comprendre, et cet air réservé, modeste, que l’on voit rarement chez les femmes qui vivent ici depuis longtemps.

Je l’observais avec une réelle sympathie, impossible à contenir. Elle était vêtue très simplement, tout en noir. En deuil peut-être. De ses parents, d’un proche ou de son mari ? J’ignore pourquoi, mais j’étais presque certain que son mari était mort en la laissant seule avec sa petite fille. Chaque fois qu’elle se tournait de mon côté, je pouvais voir combien elle ressemblait à sa mère : le même visage ovale, les mêmes cheveux blonds et surtout ces grands yeux, mus lentement, comme perdus dans le lointain.

Une tristesse taciturne et pensive flottait sur son visage. Parfois, elle serrait sa fille étroitement contre son cœur opprimé par l’antipathie qu’elle sentait autour d’elle. Elles parlaient trop bas pour pouvoir les entendre mais c’étaient sûrement des paroles pleines de chaleur et d’affection.

Au moment où on a éteint les lumières, je ne pensais déjà plus au film. Je m’imaginais son existence : une femme des classes moyennes en France, une employée, brisée sans doute par la mort de son mari elle était partie s’installer dans une colonie lointaine pour tout oublier. Elle semblait si seule, si déboussolée dans ce pays. Je comprenais sa tristesse et son manque de chaleur : elle devait rêver à son pays natal de l’autre bout du monde, un petit village à flanc de colline, le clocher qui perce la cime des arbres, et le pré, les vaches paissant au bord de la rivière où les villageoises battent le linge. J’ai lu tellement de romans français ! Je pouvais me représenter sa vie dans les moindres détails. C’est pourquoi je comprenais son mal du pays.

C’est par habitude sans doute qu’elle avait pris des places de deuxième, tout comme en France où elles doivent déjà coûter assez cher. De sorte qu’elle ne pouvait savoir que dans cette colonie, une Française ne se mélange jamais à nous autres Annamites. J’aurais voulu lui dire : Madame, votre place n’est pas ici, avec les inférieurs, mais dans les rangées supérieures, avec vos égaux.

Quand les lumières se sont rallumées à l’entracte, elle a pris sa fille par la main et s’est faufilée entre les sièges vers la sortie. Arrivée à ma hauteur, elle m’a regardé aimablement, et très poliment :

– Excusez-moi monsieur.

Sa voix était douce, sans aucune marque de supériorité. Il est rare qu’une dame me parle avec une telle politesse. J’ai aussitôt pensé à cette courtoisie française, des Français authentiques, ceux que le cadre colonial n’a pas encore gâtés. J’ai pensé à l’immense générosité, à la sensibilité extrême de ces femmes, toujours prêtes à pardonner, à se pencher sur la misère des autres. Et moi j’aurais voulu connaître leur amitié.

En sortant du cinéma à leur suite, je les ai vues sur le trottoir qui observaient la surface du Lac de l’Épée, immobile comme un miroir. Aucun autre spectateur ne prêtait attention à la dame.

Un petit vendeur de friandises, guettant d’un œil craintif l’arrivée d’un policier, est arrivé en courant et a mis sa marchandise sous les yeux de la petite fille. Je l’ai entendue réclamer et sa mère lui a choisi quelques bonbons. Elle a ouvert son porte-monnaie, demandant au gamin :

— Combien ?

Il lève trois doigts devant un large sourire :

— Trois sous, madame !

Elle sourit et, caressant la tête du petit vendeur :

— Tu n’as pas froid mon bonhomme ?

Il rit en secouant la tête pour montrer qu’il ne comprend pas, puis il court se cacher dans l’obscurité car il a deviné au loin la silhouette d’un agent. Elle l’a regardé partir, assez surprise, puis les traits de son visage ont retrouvé leur tristesse.

Je me prenais d’affection pour elle. Sa tristesse sourde m’envahissait. Je rêvais de Français aussi bons qu’elle ; combien nous chéririons cette France belle et bienveillante, et nos deux peuples différents sur cette terre se comprendraient, s’estimeraient comme deux frères.

A la fin de la projection, une bruine tombait et le vent était glacial. En voyant ces deux solitaires s’éloigner en silence dans la rue déserte, j’ai voulu les rattraper pour exprimer toute ma sympathie, mon respect devant la douleur, mon affection pour un être bon. Mais je suis resté planté là, à les regarder jusqu’à ce qu’elles disparaissent dans le noir, et je suis rentré d’un pas traînant, avec dans le cœur un tourment, une colère sans cause.

Je ne l’ai jamais revue. Je suis souvent retourné au cinéma mais je n’ai jamais retrouvé les deux silhouettes. Elle aura quitté la ville ?

Et chaque fois que je rentre du cinéma dans la nuit, je fais un tour du lac pour me rappeler la douce image de la dame. Elle doit avoir trouvé du travail maintenant, elle peut prendre un billet de loge ; elle occupe une place qui convient à son rang, au milieu d’autres Français contents d’être là. Elle aura appris à connaître les Annamites à travers ses domestiques et peut-être commencé à mépriser une race qu’elle juge inférieure.

Quelques mois plus tard, un après-midi, je sors d’une pharmacie. Deux pousse-pousse stoppent devant moi. Une femme forte et une fille encore jeune en descendent. Je presse le pas quand j’entends fulminer dans un vietnamien plutôt correct :

— Que voulez-vous encore, bande de macaques !

Je me retourne : la femme, visage rougi par la colère et sourcils froncés, essaie de chasser de petits mendiants tout crasseux qui l’assiègent ; la petite qui se cramponne à la robe de sa mère fait mine de leur donner des coups de pieds et peste contre ces malheureux comme elle a dû souvent l’entendre chez les Français d’ici :

— Fichez le camp, espèce de singes !

Puis avec une moue de mépris et d’écœurement, elle porte un mouchoir à son nez et détourne son regard.

Je déguerpis également, indigné, mal à l’aise. J’ai beau être habitué pour avoir vu ce genre de scène cent fois, ma colère est la plus forte devant cette cruauté, la hargne de cette femme qui garde aux lèvres, toujours prête, une injure pour les plus faibles, pour les Annamites qu’elle a si bien appris à mépriser.

C’est avec tristesse que je repense subitement à la dame du cinéma, sa politesse et sa bienveillance. Serait-ce la même femme ? Serait-elle devenue comme tant d’autres ?

Je ne sais plus et je n’ai pas même envie de répondre. Mais la douce image de la femme en deuil, il arrive qu’elle flotte devant moi, comme l’image illusoire d’un rêve.


Thạch Lam, 1938

 

Cette nouvelle de l’écrivain vietnamien Thạch Lam (1910-1942), est extraite de son deuxième recueil, Nắng trong vườn, publié à Hanoï en 1938.

Le texte de départ est conforme à l’édition originale (non expurgée ou tronquée comme souvent), grâce aux soins de la maison Nhã nam, qui a réédité l’œuvre en 2015.

Voir également du même auteur, En français dans le texte.

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