Hanoï 36, extrait de Vũ Trọng Phụng

Extrait d’un roman de l’écrivain vietnamien Vũ Trọng Phụng (1912-1939). Xuân le rouquin (1936) narre l’irrésistible ascension d’un arriviste au temps de la domination coloniale française, en plein Front Populaire.

De « mauvais esprits » vietnamiens ont déjà montré qu’en remplaçant mots d’ordre et protagonistes, selon les fluctuations contemporaines de la politique, le célèbre dialogue extrait du chapitre 18, fonctionne toujours… à plein régime. Mais chut…

L’exposé du contexte d’abord, qui se trouve au début du chapitre, facilitera la compréhension du dialogue qui va suivre :

« Ce soir, le restaurant chinois affiche complet, car la Capitale se prépare dans une joyeuse effervescence à accueillir l’empereur. Le gouvernement a décrété cinq jours de fête et de divertissements sensationnels. Le bruit court que le souverain d’un pays voisin se joindrait au nôtre dans sa visite au Tonkin. Ce ne serait pas le roi du Cambodge ni du Laos. Mais le roi du Siam. Son gouvernement, qui s’est laissé influencer par l’Allemagne et le Japon, a annoncé le rétablissement de son ancien territoire en publiant une carte qui repousse ses frontières jusqu’à la cordillère vietnamienne de Hoanh Son. Pour sauvegarder la paix en Extrême-Orient, le gouvernement indochinois rivalise d’habileté diplomatique. Grâce aux vociférations de la presse locale, selon lesquelles les Siamois ne sont encore que des barbares en comparaison des Vietnamiens – ces dignes descendants d’un dragon et d’une fée à la culture millénaire –  et que loin de les intimider ils peuvent s’attendre à une riposte immédiate en cas d’attaque, le gouvernement du protectorat a beau jeu de montrer son empressement au roi du Siam en l’invitant à visiter l’Indochine – en particulier le Vietnam –  d’abord pour entretenir les liens d’amitié entre les deux pays, ensuite pour que sa majesté constatant le haut degré de civilisation de ces Fils du Dragon et de la Fée cesse de faire… son intéressant. »

 

Et voilà, un peu plus loin dans le chapitre, la scène qui nous intéresse.

« A travers les trous de la cloison, Xuân le rouquin aperçoit deux hommes qui ont tout l’air d’agents de la Sûreté. Les pinces à vélo au bas des pantalons montrent, malgré leur tenue incognito, qu’ils n’oublient jamais de signaler, quoiqu’en toute discrétion, qui ils sont réellement. Ces deux messieurs vont s’installer dans un box voisin de celui de Xuân.

Il change immédiatement de place pour mieux les écouter. C’est bien la Sûreté qu’il se retrouve à espionner, car voici ce qu’il entend de leurs messes basses :

— Écoutez brigadier, le Commissaire vient de donner les instructions que nous attendions. Le sort du pays est entre nos mains. Mais ce terrible secret ne doit être révélé sous aucun prétexte !
— Je vous écoute, monsieur l’inspecteur.
— La politique du gouvernement est désormais très claire. Dès maintenant et jusqu’à l’arrivée de l’empereur, vous devrez consacrer toute votre énergie à surveiller quiconque fait encore mine de soutenir la Collaboration franco-vietnamienne, l’Amitié franco-annamite ou encore l’administration directe. C’est-à-dire tous ces types qui scandent des « Vive le Front Populaire », « A bas le fascisme »… et tous ceux qui imitent les Français de là-bas, vous savez, en saluant le poing levé comme s’ils voulaient frapper quelqu’un !
— Mais monsieur… la Collaboration franco-vietnamienne et tout ça… il faut aussi les surveiller ?
— Parfaitement ! Ils sont devenus très dangereux pour l’ordre public ! Pas de quoi s’inquiéter en temps normal, mais tenez, les partisans de l’administration directe, il faudra absolument les contenir lors de la visite de l’Empereur, car ils contestent son pouvoir absolu sur ses sujets.
— Entendu. Et pour les communistes ?
— Oh ceux-là, je vous parie qu’ils n’oseront pas faire d’histoires, ils savent très bien ce qui les attend !  Mais les démocrates c’est une autre affaire. Le gouvernement a toujours passé l’éponge et même quelquefois, il les a laissés entièrement libres de faire ce qu’ils voulaient. Il y a donc tout à craindre qu’ils profitent de l’occasion… Parce que vous comprenez, par définition les démocrates sont opposés à la monarchie. Il suffit d’un seul qui crie « À bas le fascisme » et là, attention au danger, car ce serait une offense à notre voisin le roi du Siam.
— Et concernant les nationalistes ?
— Pas de crainte a priori, puisqu’ils ne sont pas contre la monarchie.
— Donc, à part les communistes et les nationalistes, on arrête… tout le monde !
— Tous ! Mais en priorité les types qui scanderont des « Vive la République française » et « Vive le Front Populaire », car ces deux slogans peuvent être considérés comme hostiles au roi du Siam.
— Et alors ceux qui crient « Vive la monarchie » ou « Vive le Siam » ? On les arrête aussi ?
— Ouh là là, c’est risqué ça ! Il faudrait que je consulte le Commissaire… Mais non après tout, ce ne sera pas nécessaire. On les arrête aussi ! Vive-la-monarchie est contraire à la France républicaine et vive-le-Siam-fasciste représente un danger pour le Front Populaire…
— Si je peux me permettre monsieur l’inspecteur, voilà ce que nous devrions faire : tous ceux que le cortège officiel laissent de marbre, très bien, ils restent libres, mais les autres, les exaltés avec leurs slogans, n’importe lesquels, on les prend tous dans le même filet !
— Vous croyez ?
— Au fond, qu’ils soient d’un côté ou de l’autre, ils sont en tort de toute façon !
— Vous avez tout à fait raison. Nous agirons ainsi pour l’ordre public. Mais taisons-nous maintenant, ou du moins parlons moins fort car tout ceci est un… secret du gouvernement à ne dévoiler sous aucun prétexte. »

 

Vũ Trọng Phụng (tous droits réservés) – Traduction de Jean Sary.

 

Un seul commentaire

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