CAO Bá Quát à Batavia

Les Annales impériales évoquent l’envoi d’émissaires à Batavia en janvier 1844 sans mentionner le nom du poète mal en cour (et qui sera tué à la tête d’une jacquerie dix ans plus tard).

C’est pourtant bien lui, CAO Bá Quát, qui embarque sur l’Oiseau Peng qui se déploie. Dans les 36 poèmes qu’il compose dans les mers du sud, au milieu d’impressions de voyage se révèle une prise de conscience. Il faut dire que la situation a  évolué depuis la mission de Phan Huy Chú onze ans plus tôt. La grande Chine cette fois, qui représente aux yeux des Vietnamiens La Civilisation,  est vaincue dans la guerre de l’opium (1839-1842). Les Anglais (surnommés alors les « Poils rouges ») se rapprochent en prenant possession de Hong-Kong. La supériorité technique des Occidentaux, si elle fascine encore, apparaît désormais comme une menace.


Au théâtre chinois
(Dạ quan Thanh nhân diễn kịch trường)

une rangée de flambeaux la scène déborde de lumière
un hurlement soudain le vent nocturne de refroidir
la barbe hirsute un valeureux bombe le plastron
l’œil sévère un général enfourche sa monture
ne peut-on plus voir dans la vie de vrais visages ?
pour aller tant rire au théâtre de vieux costumes
cette guerre de l’opium récente l’ignorez-vous ?
c’est pitié ces gens rivés à leur spectacle nez en l’air

 

Le bateau de feu des Poils rouges
(Hồng Mao hỏa thuyền ca)

l’épaisse fumée jaillie dans l’azur
crachée en colonne jusqu’à cent pieds
ondoie comme un dragon descend le ciel
aucune bourrasque ne la dissipe
l’homme de barre se lève ébahi les matelots suivent
des rires fusent de partout et des voix emmêlées
et moi aussi me rajustant regard vers l’est
je dis que c’est un bateau de feu venu de l’Occident
son grand mât est inébranlable et sa girouette impassible
une longue cheminée centrale rejette des volutes de fumée
au niveau inférieur deux roues tournent qui battent les vagues
sous les roues dans un grondement de tonnerre les vagues sont brisées
filant et virant de bord aussi vite qu’un cheval au galop
sans voile sans rameur sans personne pour l’entraîner
passé les Dents du Dragon et la Caverne rouge
qu’importe les déferlantes il est déjà rentré
à Singapour les nuages noirs s’amoncellent
à Pedra Branca la marée du soir se hâte
ils hèlent les enfants se pressent à la proue parlent rient
pantalons blancs et hauts chapeaux autour du mât
voyez-vous messieurs :
quand les flots déferlent sur les rochers immenses
une colonne de flammes jaillit dans le ciel limpide
si vous mettez le cap à l’Est alors méfiance
ce n’est pas comme à l’Ouest où les marées balancent


Ce texte fait partie d’un prologue à une anthologie de la littérature vietnamienne sous la colonisation française, travail en cours que j’évoquais dans une note récente.

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