Par ordre alphabétique

Publiée en 2008 dans les regrettés Carnets du Vietnam , Par ordre alphabétique (titre original : Bảng chữ cái) est une nouvelle de l’écrivain Ngô Tự Lập, né en 1962, qui réside actuellement à Hanoï.


Peu importe son nom, il ajouterait à la confusion (1)

 

Je devais dormir depuis longtemps quand je fus brutalement secoué. Je voulais traîner un peu au lit, même si ce n’est pas dans mes habitudes d’ancien soldat. D’ordinaire, je bondis comme un ressort. Le jour de mon incorporation, mon père – un ancien colonel avec trois guerres à son actif – ne m’avait donné qu’un seul et unique conseil : « Saute du lit au premier coup de sirène ! » Je l’ai suivi toute la période de mon service et même après ma libération. Mais quelquefois je n’arrivais pas à me dominer. Le corps fourbu et endolori, je repoussais le moment où j’entrouvrirais les yeux.

Soudain j’ai senti une présence :

– Qui est là ?

Un vieillard était installé – depuis quand ? –, à l’aise comme s’il était depuis des lustres sur ce tabouret écaillé : exactement à la place de mon père quand nous bavardions autrefois. Ses mains cachaient quelque chose de gris sur ses genoux. Mon cri étouffé ne l’a pas le moins du monde décontenancé.

– Alors bien réveillé ? Excusez-moi si je vous ai bousculé tout à l’heure.

– Non, ce n’est rien, dis-je par habitude, malgré mon irritation et les doutes qui me taraudent. Mais qui est-ce ?

C’est à cet instant que je m’aperçois que nous sommes dans la bibliothèque. Je veux dire ma bibliothèque, qui contient tous les livres précieux que mon père a laissés, dont l’inventaire et le classement m’ont pris tout un mois. Je m’en glorifiais devant mes amis : « Voici la bibliothèque la mieux ordonnée et la plus professionnelle de Hanoï ». J’avoue qu’il m’arrivait même d’en gonfler le nombre d’ouvrages avec une confiance naïve : la quantité prouverait l’érudition de son propriétaire.

Je dois dire que le vieillard n’a eu aucune difficulté à passer ma porte. Elle est toujours ouverte et aucune grille n’entoure ma maison. Je déteste toutes les formes de clôture. J’ai partagé la vie du peuple Zucomi et j’en ai rapporté leurs nobles conceptions : le mot « clôture » est absent de leur langue. Un de mes poèmes dit :

Ma maison est simple mais aucune grille ne l’entoure.
Entre, cher ami, puis repars, comme le vent.

Le corridor central est orienté est-ouest et – hormis l’intervalle bref du plein midi – les rayons du soleil l’illuminent.

Mais qui est-ce ? Je lève un œil discret sur le vieillard pendant que je remonte le store.

Le visage longiligne et maigre, les cheveux rares et la barbe blanche : un vieil homme exténué… mais aucun signe de malveillance. Son pyjama trop usé et jauni semble cousu de morceaux de pages déchirées d’un volume ancien.

Le silence est total et dehors, c’est une nuit d’encre. Je lève les yeux sur la pendule mais elle est arrêtée.

Je me retourne mais il ne me laisse pas le temps de l’interroger :

– Vous m’avez invité à venir pour discuter de mon dictionnaire Vietnamien-Portugais-Latin…

Il me montre le paquet sur ses genoux. Un manuscrit en effet. Il en ouvre la page de garde et en sort une lettre. Cette graphie et cette signature sont de moi, cela ne fait aucun doute, mais je n’arrive pas à les déchiffrer. Comment ai-je pu rédiger une invitation avec ces pattes de mouche ? J’ai honte. Mais quand ai-je pu envoyer cette lettre ? Et de quel dictionnaire Vietnamien-Portugais-Latin s’agit-il ? Une idée ridicule me traverse l’esprit : serait-ce Alexandre de Rhodes ?

Je me ressaisis immédiatement. Et décide de mentir :

– Ah ! Mais je me souviens maintenant. Veuillez m’excuser mais je suis encore à moitié endormi. Vous prendrez bien un peu de thé ?

Je prépare le thé, flegmatique, aussi lentement que possible.

– Mais, pardonnez-moi, je souhaiterais vous entretenir aujourd’hui d’un tout autre sujet, quoiqu’il se rapporte quelque peu à mon dictionnaire. Permettez-moi de vous l’exposer succinctement.

– Je vous en prie Monsieur.

– Voilà : ne pourrions-nous pas abandonner l’ordre alphabétique actuel ?

– ?

– Vous n’ignorez pas que nombre de nos malheurs, pour ne pas dire de nos calamités, viennent précisément de ce que l’alphabet commence par la lettre A.

– Comment ? Changer l’ordre alphabétique ?

– Exactement.

– Mais vous rédigez un dictionnaire ?

– Un dictionnaire ne doit-il pas nécessairement commencer par la lettre A ? Et puis ce dictionnaire importe peu…

– Vous voulez sans doute parler de ce débat sur la lettre E dans le manuel de vietnamien du cours élémentaire alors ? Je vous arrête tout de suite. Franchement, j’en ai par-dessus la tête de cette histoire de E ou de A !

Je me lève brusquement pour laisser libre cours à mon indignation :

– Dans ce débat, tous les intervenants font une confusion totale entre l’ordre alphabétique en soi et l’ordre dans lequel enseigner les lettres. Qu’on apprenne E, D ou X en premier, quelle influence cela peut-il avoir sur l’alphabet !

– Vous ne me comprenez pas. Ces chicanes m’exaspèrent tout autant que vous. C’est une autre requête qui m’amène ici. Je veux modifier l’ordre alphabétique, ou pour être plus exact, je le souhaite plus démocratique. »

Décidément, je n’y comprends rien du tout.

– Bien voilà : si dans une société donnée un roi reste toujours le roi et un paysan toujours paysan, peut-on parler alors de démocratie ?

– Je vous demande pardon, mais je ne veux pas parler de politique.

– Mais qui vous parle de politique ! Il s’agit de la démocratie des lettres !

– Et voilà encore ce problème !

– Et pourquoi pas ! Pourquoi devrions-nous continuellement contraindre les choses à suivre un ordre quelconque ? Je vous demande bien pourquoi…

– Bon, soit ! – je cherche à gagner du temps – Buvez d’abord votre thé. Ce problème n’est pas si terrible.

Réjoui, le vieillard manifeste son approbation. Il semble résolu à trouver une quelconque manière de se faire entendre.

Tandis que nous buvons, je continue à l’examiner puis j’observe l’ordre impeccable de ma bibliothèque.

– Puis-je vous poser une question cher Monsieur ? Si vous ne suivez plus l’ordre alphabétique, comment ferez-vous pour votre dictionnaire Vietnamien-Portugais-Latin ?

– Le choix de la méthode est très secondaire. Avant de poser la question du comment ; il faut d’abord se demander quoi faire. Bien. Alors que faisons-nous ? Nous devons changer l’ordre alphabétique ou plutôt, cesser de suivre un ordre immuable pour les lettres de l’alphabet. Ceci est capital, si l’on veut bien prendre conscience des fléaux qui en découlent…

Je lève à nouveau mon regard sur les étagères. Je ne sais pour quelle raison mais soudain je m’emporte :

– Mais franchement, cher Monsieur, je ne vois vraiment pas ce qu’un alphabet défini une fois pour toute peut avoir de désastreux ! Bien au contraire, sans lui comment aurions-nous tout cela ?

Je me précipite sur mes rayons et en descends je ne sais combien de dictionnaires, encyclopédies, annuaires du téléphone et d’associations régionales …

– Comment, mais comment feriez-vous avec tout cela ? Tenez, donnez-moi le nom de n’importe quel auteur et je vous le retrouve en un clin d’œil !

Le vieillard, resté silencieux sans montrer le moindre signe de découragement, attend que je termine. Puis, avec douceur :

– Asseyez-vous. Je voudrais vous poser une question. Vous qui avez pris la mer autrefois, connaissez-vous le Tung Quang ?

C’est à ce moment que je me rends compte de mon inconvenance. Je reprends ma place et tout penaud :

– Vous venez de cette province ?

– Non, je suis du Bas-Mont mais j’y ai vécu des expériences inoubliables à l’époque de Thên l’Aîné. Mais vous ne devez pas connaître.

J’ai souvent entendu parler de cet homme, mais je ne connais de son histoire que les grandes lignes : meneur d’une insurrection contre les Occidentaux, arrêté et sauvagement exécuté. Mais d’entendre des noms familiers me ramène à des dispositions plus amicales.

– Je venais d’avoir vingt-sept ans. J’étudiais à l’École normale mais je n’avais qu’une hâte c’était d’écrire des livres et des articles, et c’est à cette époque que je m’attelai à mon dictionnaire. Cette année-là, les insurgés de Thên l’Aîné projetèrent d’incendier des navires à l’aide de foin imbibé de résine de pin. Mais les Occidentaux les découvrirent et ils lancèrent alors une chasse à l’homme des plus féroces. Quelque temps après, Thên serait attrapé et pendu. Mais une nuit, alors que nous venions de nous coucher, des soldats firent irruption dans un grand tumulte. Ils ponctuaient leurs cris intimidants de violents coups de crosse dans les reins : “ Où est Thên ? Où est-il ce sale type ? Parlez ou vous y passerez tous ! ” Les hommes furent ligotés par les coudes et alignés dans la cour, les femmes enfermées dans les cuisines.

« Où est-il ? » Ils plaquaient leurs lampes sur chaque face. Nous tremblions comme des feuilles. Nous faisions dans nos pantalons. À côté de moi, un étudiant de première année que tout le monde appelait Pâte-à-sel pleurnichait comme la pluie. Mais nous n’avions pas la plus petite information à leur fournir. Après nous avoir rudoyés et insultés un long moment, ils nous tirèrent dans le réfectoire où les femmes terrorisées s’étaient blotties dans un coin. Sur une table se trouvaient une lampe-tempête, un rouleau de corde et un fusil. La baïonnette rutilait. Un homme de forte corpulence nous déclara de sa voix de rogomme qu’il compterait jusqu’à dix et qu’à moins que nous ne révélions la cachette de Thên l’Aîné, il nous décapiterait un par un : « on verra bien si vous avez de l’estomac vous autres ! »

La tension devenait insoutenable, les minutes s’étiraient à l’infini. Mon cœur battait la chamade. La voix impitoyable acheva son compte à rebours. L’homme ordonna qu’on lui apporte la liste des étudiants ainsi qu’une épée luisante. Il les fit déposer sur la table à côté du fusil et du rouleau de corde. J’étais le premier sur la liste. Je n’eus pas le temps de reprendre mes esprits que deux jeunes costauds m’empoignèrent et me jetèrent devant la table. Je voulus crier mais ma voix s’étrangla. Une haine sourde monta dans ma poitrine. Enfin, un froid m’effleura la nuque – en un éclair – avant que ma tête touche le sol et que les femmes se mettent à hurler.

C’est à ce moment précis qu’un tumulte remplit le réfectoire. « On le tient ! On le tient ! » Ils venaient de dénicher Thên l’Aîné chez un cireur de chaussures à l’entrée de la ville…

– Mais alors vous vous appelez…

Peu importe son nom, comme vous l’avez écrit dans un poème, n’est-ce pas ? Ce qui importe, c’est que mon dictionnaire reste inachevé. Si mon nom ne commençait pas par la lettre A…

Ce n’est jamais sans émotion qu’un poète entend citer de mémoire un de ses poèmes.

– Oui je comprends maintenant.

– Je n’ai besoin que de cela. Maintenant que nous sommes d’accord, nous trouverons bien un moyen.

– Oui c’est en effet une question qu’on ne peut pas négliger.

– Exactement. On ne peut pas la négliger…

Sur ces mots, il se lève.

– Mais il se fait tard malgré tout. Je laisse le dictionnaire pour que vous puissiez le regarder. Nous en parlerons concrètement la prochaine fois.

Je reconduis le vieillard au bas de l’escalier. Son pas est alerte.

– Vous êtes bon. Comme doit l’être la jeunesse. Comme moi autrefois. Ma maison est simple mais aucune grille ne l’entoure. Entre, cher ami, puis repars, comme le vent. N’est-ce pas un de vos poèmes ?

Je lui ouvre la porte. Je tremble de froid. C’est à ce moment qu’il me revient que le vieillard est mort. C’est impossible ! Je file à l’étage.

Le dictionnaire s’y trouve encore mais si usé qu’il en est absolument illisible. La couverture ne présente plus qu’une tâche d’un gris presque noir. Il semble que c’est du sang.

 

Ngô Tự Lập (tous droits réservés) – Traduction de Jean Sary


(1) Ce vers est extrait d’un poème du même auteur : « 6 milliards – 1 = 6 milliards » (in Chuyên bay Dêm Thang Sau, éditions VHTT, Hanoi, 2000.)

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