Sur les rives de Manhattan

Lecture de Sur les rives de Manhattan, roman de Charles Reznikoff. Traduction française de Eva Antonnikov.

Il ramena le bagage d’Ezekiel. Hannah le défit ; tout en haut elle découvrit une liasse de longues feuilles de papier soigneusement enveloppées. Les feuilles étaient couvertes de vers en hébreu, et Abram était le seul de la famille qui savait le lire. Comme Ezekiel avait parfois usé d’un certain franc-parler, Hannah craignait que ses écrits ne comportent une teneur nihiliste qui pourrait causer des ennuis à eux tous. Elle eut peur de demander à un étranger de quoi parlaient ces textes. A cette époque, il suffisait de dire d’une famille « Ils sont nihilistes » pour les faire arrêter immédiatement ; la police investiguait à loisir. Il y en avait trop pour brûler tout en une fois ; elle brûla donc plusieurs feuilles chaque matin jusqu’à ce qu’elles aient toutes disparu. En livrant la première page aux flammes, elle dit : « Voici la vie d’un homme. »


« La première chose à apprendre en Amérique, dit-il, est que vous pouvez tout faire. Vous découvrirez comment. La première chose à faire est d’essayer« .
« Que signifie essayer ? »
« Voilà ce que ça signifie : lorsque l’on vous demande si vous êtes capable de faire un certain travail, répondez oui ; mettez-vous à la tâche et accomplissez-la aussi bien que vous pouvez. Si le patron ou le contremaître n’aime pas votre façon de faire, il vous renvoie et vous allez ailleurs. Entre-temps, vous en savez déjà un peu, et vous essayez de nouveau. Si vous aimez travailler, vous apprendrez à coup sûr. »


Mademoiselle Tyler avait les cheveux bouclés, les yeux clairs et une jolie bouche bien formée, comme si elle avait dégusté beaucoup de bonne poésie – et des épaules bien rondes, comme si elle lisait trop.


Quand on admire un tableau ou une statue, médita-t-il, et qu’on regarde ensuite par la fenêtre, on réalise à quel point la vie est riche et immédiate. Ezekiel avait lu cela quelques semaines auparavant dans le livre d’un philosophe allemand ; ayant toujours ressenti les choses de cette façon, la phrase lui parut pertinente. Quelqu’un d’autre aurait pu la considérer comme une platitude.
À présent, il ne penserait plus à rien du tout : on était dimanche. Il s’abandonna entièrement à ses yeux. Les images du monde glissèrent sur lui sans laisser de rides – comme sur un étang.


Il décida de diviser sa vie. C’est ainsi que Dieu avait divisé le monde en terre et ciel ; qu’Il avait divisé la terre en terre ferme et eau. Le magasin était sa terre ferme ; sur elle, il bâtirait murs et maisons, planterait vignes et figuiers. En revanche, son autre vie serait pareille à l’océan, sans aucun maître — hormis la lune, peut-être.

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