En route pour les Rousses

Route vers l’Est. 2 minibus.

Délégation de famille vite réunie. Accompagne la mère et sa deuxième fille pour un voyage impromptu.

L’asphalte est verglacé ce 9 avril 1995. Nous ne sommes jamais très loin du décor.

Les oncles ont cru bon de relier les 2 véhicules par des émetteurs radio. Les voix familières ponctuent la nuit. Soudain…

– eh demande à Stéphane quelle est la différence entre un ouvrier et un intellectuel

… provoque une hilarité quasi générale. On file un train de fête dans le noir, cordialement emmitouflés, tout au long des bandes d’arrêt d’urgence, devisant la route qui pourrait ne jamais finir.

Pause thermos et casse-croûte. Puis en route vers l’Est.

Je me cale sur la banquette. Je tiens ma place dans ce cortège. Pas question de céder au sommeil.

Les yeux fixés dans le noir pourraient faire mal sans le baume des phares surgissant des virages. Le mouvement de cette nuit vaut bien un rêve. Avec Stéphanie.

C’est un jeu d’enfant. Mine de l’amant courroucé par l’offense à sa belle. Dénude ses gros bras de chevalier tonitruant. Malotru mouché, je claque une porte invisible. Te rejoins à l’étage du lit superposé, où coucher tête-bêche entre cousins était de rigueur, d’où tu admires les grosses ficelles de mon jeu. Dans l’ellipse de tes bras, je frotte la pointe des seins que je ne verrai jamais, un suçon décalqué gentiment dans le cou, reniflant la peau hâlée, puis son odeur de coton rêche dans les mains je baisse le pantalon du pyjama. La vulve – combien ce nom l’emporte sur le sobriquet d’alors – la vulve, anomalie proéminente sur ce triangle impeccable, plus intrigante que l’invisible, fige mes mains encadrant les cuisses. Ma curiosité satisfaite, je remonte la culotte et répète les préliminaires sur le ventre. Soudain…

– Bon maintenant vous allez me faire le plaisir de tout éteindre et de vous endormir !

Pas de rêve, pas de réveil. Les Rousses, indique le panneau.

La porte s’ouvre sur les bacchantes du père, aussi chaleureux que la dernière fois. Entre le café et les croissants, une photo du drame circule. Cliché de fait divers où les détails bavochent sur la feuille humide. On distingue la carcasse d’une voiture dans un fossé. L’article précise que les frontaliers rentraient d’une « virée en boîte ». Photo impudique, qui jette à l’imagination des bouts de corps dans la tôle.

L’oraison débute dans l’église cernée par la neige. La fleur fauchée en sa tendre jeunesse, immanquablement s’impose. De retour sur le perron, des amis endimanchés regardent notre délégation de travers, comme s’ils gardaient jalousement leur morte.

Drôles de funérailles. Je venais porter ton corps en terre, Stéphanie, mais le sol du Jura, si dur en hiver que rien n’y fait, l’a débouté.

Jusqu’au printemps.

Nuit familière et route funeste, cela pourrait prendre un livre finalement.

Voir de même :  Lejeune David (1971 ? – 1994), Natte défaisable

Maj du 14/04/13

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