Fils de

Attentif aux détails de cette histoire de transfuge, je n’attendais pas cette confrontation entre le père en bleu et son fils à cravate :

Acmé subite de l’émotion où spectateur et figurants ont oublié qu’ils sont dans un film.

Remontant au départ de cette émotion, une enquête exigerait une reconstitution inaccoutumée chez moi, où l’ordre des événements se perd dans les méandres de la nécessité.

Le peu de fois qu’il m’est arrivé de voler, c’étaient des livres. (S’agissant de livres, le vol exhausse le Français qui l’avoue et ce genre de confession m’a toujours amusé avec son air de « couteau sans lame auquel manque le manche »).

Ou encore un Paris-Match dans la salle d’attente de chez l’ophtalmo, où je subis une rééducation pour fatigue visuelle qui compromet mes études. Un reportage y décrit par le détail Bernard Clavel, dont je dévorais les sagas, dans son labeur quotidien, resté longtemps le modèle de vie pour moi : celle d’un ouvrier de la littérature.

Je n’ai plus une telle envie de devenir écrivain aujourd’hui.

Mais je garde l’exigence du travail bien fait, inculquée par la force quand les mots n’y suffisaient plus. J’ai grandi dans l’ombre d’artisans fiers dont tous les gestes, dès l’âge de 14 ans, répétaient à qui veut l’entendre qu’être habile de ses mains nécessite du jugement.

Alors nulle honte chez mon père de sa classe, au demeurant si polymorphe qu’une chienne n’y retrouverait pas ses petits.

Quand je suis sur le point d’entrer à l’Université, mon père me dit que je fais partie de l’élite désormais. Ma protestation n’est pas de vaine modestie : je sais déjà qu’il s’abuse, que je suis voué à cette précarité des travailleurs du savoir, comme ils disent. Au quotidien fait de mots, d’une utilité douteuse, avec ses relents de paresse en fin de journée.

Alors nulle fierté de savoir faire si peu de choses de mes 10 doigts. Quand il m’arrive de donner un coup de main à mon père, je me réserve les travaux de force.

D’où vient cette émotion, alors ? Si aucune identification n’est permise dans cette scène, la clef ne serait-elle pas dans son invraisemblance, ce monologue que je crois impossible dans la réalité biffant celui-ci, que je serais incapable de tenir à mon père ?

Voir de même : Timidité, Travail

Maj du 17/05/11

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