LEJEUNE DAVID (1971 ? -1994)

Cela pourrait commencer par un exercice d’admiration (occupation d’un temps d’exil où l’amitié n’a aucune part, maintenant les rencontres d’alors, en nombre rétroactivement, surimposées) mais priorité à ce qui revient me hanter depuis 1994 : la bêtise de sa mort.

Il ne fallait pas se noyer comme cela dans les eaux de la Manche ; prêter le flanc (scène de réanimation sur la plage de Dieppe) à la rubrique des faits divers.

Le roman tragique de la jeunesse fauchée ? L’œillet rouge qu’on sauve sublimement de la fosse ?

A d’autres. Moi je préfère les projets au long cours.

Un grand échalas, nez important et longs cheveux roux : physique en tout point remarquable, frôlant le ridicule sans y toucher [… tu fais rempart à l’invasion des rires…]

Vite transformé par Jean Granier, qu’il s’impose comme modèle, en philosophe prometteur.

Sa compagnie de temps à autre est prétexte à offrir des « friandises d’intelligence » comme il l’a écrit dans mon seul texte, escales dans mon errance, où l’idiotie devient panique.

Je le visite. Traversant l’appartement une montagne de vaisselle sur la table, chambre entrouverte sur sa mère qu’il me montre assoupie La Sagesse artiste dans les bras, je vais m’installer sur un fauteuil de poupée faisant face à David je commence à l’entendre. Il m’annonce un exposé sur la mort à l’Académie des Belles Lettres de Rouen. Mon regard se fige sur ses doigts longilignes de pianiste. Il voudrait tester en moi la pertinence de sa démonstration. Mon malaise entame son parcours. Ainsi, le Néant ne peut être puisqu’on ne peut le penser. Je ne perçois déjà plus les transitions. Ceci nous console devant la mort. J’entends battre la chamade dans le vide. Dont nous n’avons pas à nous effrayer. Je compte les pas qui me rapprochent du fiasco… Rougis violemment.

Demeure faite de mots mais éternelle, pourrais-je répondre rétrospectivement, mon attention rendue à sa lumière, d’une formule empruntée.

Mais les morts, c’est un peu de leur peine qu’on hérite. Je garde son sens de la discipline qui confond la marche et sa destination, dans le souci d’un modèle à monter, par pièces arrachées d’avant décomposition.

Il faut dire que j’ai la mémoire nécrophage.

David m’a fait part (ainsi qu’à tous ses amis je suppose) d’une décision irrévocable : il s’avérait nécessaire pour lui de s’isoler, un an, au profit d’une recherche impérative. Je le reverrais toutefois, à plusieurs reprises, déçu mais discret quant à cette apostasie.

Le Mythomane peut bien s’occuper du reste. Je le dispense de croiser mes sources avec son autorité.

Toutefois, je ne tiens pas à avoir le dernier mot, lecteur, si tu as connu cet ami qui commence à nous manquer, donne le tien.

Voir de même : Jean Granier, En route pour les Rousses, Néant nié

Maj du 14/04/13

 

 

4 commentaires

  • Le manque qu’il a laissé derrière lui, cette silhouette en creux, auréolée d’absurde. Les mots sont vides et stupides. Quelle ignominie d’avoir 20 ans à jamais.

  • Et si c’était nos habitudes de mémoire qui étaient vides et stupides ? Nos pierres tombales, nos figures codifiées du deuil…

    Qu’est-ce que nous avons arraché à son néant pour le faire fructifier ?

  • Oui, les pierres tombales et le deuil sont de pauvres outils pour arracher quelque chose, quelqu’un au néant. Il reste le manque. Il reste le regret. De bien petites choses, des bouts d’os à ronger.

  • Stéphane a écrit :

    Le titre le dit : Le jeune David. Le nom et le destin se croisent, s’hybrident, dans la plaine sans horizon qui est aussi une mer quand tu entends la corne.
    David — le jeune — pour le différencier de David l’ancien qui tua le géant aux six doigts, dans la vallée des pistachiers. David au corps « frôlant le ridicule sans y toucher », comme vous l’écrivez, géant faible à la beauté inconnue des filles, mais qu’elles verraient un jour, j’en étais alors sûr — David s’est noyé dans les eaux de Dieppe, là où fut lancée la mode des bains de mer…
    Sur les conseils des médecins, suivant l’exemple d’une duchesse et d’un banquier, on oublia les millénaires de peurs et d’horreur sacrée, on se baigna, pour l’hygiène du corps et pour la première fois, sur cette même plage où l’on tenta de ranimer le corps de David.
    Mais la mer ne pouvait parler qu’avec franchise au jeune philosophe. Elle ne feignit pas d’être hygiénique. Elle ne le prit pas pour une duchesse de France, pour un banquier espagnol. Elle le comprit, le jeune David, elle le com-prit en elle, parce qu’il était de ceux qui savent que la mer tue ses enfants.
    Quand sonne la corne, je pense au jeune David.

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