Morale élémentaire

La morale élémentaire est une forme poétique inventée par Raymond Queneau.

C’est en janvier 1974, dans le numéro 253 de La Nouvelle Revue Française que Raymond Queneau publie pour la première fois dix-neuf Poèmes (qui ne portent pas encore le nom de Morale élémentaire) sous cette forme, accompagnés d’une présentation :

« Le lecteur aura remarqué qu’il s’agit de poèmes à forme fixe. D’abord, trois fois trois plus un groupe substantif plus adjectif (ou participe) avec quelques répétitions, rimes, allitérations, échos ad libitum ; puis une sorte d’interlude de sept vers de une à cinq syllabes ; enfin une conclusion de trois plus un groupe substantif plus adjectif (ou participe) reprenant plus ou moins quelques-uns des vingt-quatre mots utilisés dans la première partie.
[…] Que le corps du poème (moins l’interlude) comporte trente-deux mots et que l’ensemble présente quinze vers (un de plus que le sonnet) ne résulte d’aucune décision préalable. »

51 poèmes écrits selon cette contrainte composent ensuite la première partie du livre Morale élémentaire (Gallimard, 1975).

Voici, pour en apprécier l’aspect visuel, la version manuscrite de la première morale élémentaire du recueil (cliquer sur l’image pour l’agrandir) :

Manuscrit de la première morale élémentaire de Raymond Queneau

Dimension spatiale

Observons son dessin général sur la page, qui décourage l’amateur de calligrammes. Le totem a pu être envisagé puis abandonné. S’il s’agissait d’un arbre, ne faudrait-il pas lire alors depuis les racines jusqu’aux feuilles ?

Le rectangle est nettement accusé, même si ses dimensions varient chez les compositeurs. On distingue 3 parties, la deuxième rappelant la strophe, la troisième dûment considérée comme une conclusion indique l’ordre de lecture et le sens du mouvement narratif.

Au total 15 vers, mais en tension. Entre la suite séquentielle et la ligne, le bimot se suspend, bloc gravé ou petit caillou ou « mobile changeant qui se prête à une observation multidimensionnelle » (Jean-Jacques Poucel in La morale élémentaire, Aventures d’une forme poétique, page 35). Parti sans élan, un récit traverse à cloche-pied. Ou ricoche sur la page. L’exercice promet d’être physique et la marquise est priée de rester chez elle.

On a évoqué le cristal, j’y verrais bien les mobiles verres de couleur du kaléidoscope. Et, pourquoi pas, un renouvellement possible du récit en poésie ?

Enfin, l’interlude sonne le retour libérateur de la syntaxe, intermède dans l’histoire ou morale de la fable. Ou ce qui vous inspire.

Dimension sonore

Queneau parle bien d’échos ad libitum. Je veux bien croire à des échos pour l’œil, mais tout de même…

Et il ajoute dans ses notes préparatoires (phrase inédite, puisque retranchée de la note publiée dans La Nouvelle Revue Française) :

« L’accompagnement musical (si l’on en souhaite un) me semble évident : un coup de gong (ou de tout autre instrument de percussion) après chaque groupe substantif plus adjectif. Et avec la ritournelle, je vois (j’entends) très bien un petit air de flûte ou de pipeau. »

Équivalent sonore donc, du contraste entre les blocs semés dans l’espace et le déroulé de l’interlude.

Pourtant cette dimension sonore de la morale élémentaire ne fait pas l’unanimité. Elle serait une « forme uniquement visuelle, […] conçue pour la lecture silencieuse (les yeux seuls, avec le secours éventuel de l’oreille interne), lecture plus recueillie que l’autre. » (Michelle Grangaud, Les Temps traversés)

Il est vrai que la lecture à voix haute sonne faux dans ce que j’ai pu entendre jusqu’à présent. Et reste à trouver la bonne formule pour l’accompagnement musical, éviter une ambiance folklorique à la chinoise qui ne rendrait pas hommage à l’inspiration de Queneau.

Bibliographie sommaire

– Raymond Queneau, Morale élémentaire, Gallimard, 1975
– Jacques Jouet, Pierre Martin et Dominique Moncond’huy (dir.), La Morale élémentaire, Aventures d’une forme poétique, Presses Universitaires de Rennes, 2008). Comprend une bibliographie complète et un CD.
– Oulipo, La Bibliothèque oulipienne, vol. 4, le Castor astral, 1997
– Oulipo, La bibliothèque oulipienne, vol. 6, le Castor astral, 2002
– Oulipo, Atlas de littérature potentielle, III, 4, 3, Gallimard, Idées-Gallimard, 1981
– Jacques Roubaud, La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains, Gallimard, 1999
– Jacques Roubaud, Rumination de la morale (élémentaire), La Bibliothèque oulipienne Volume 6, Le Castor Astral, 2003
– Jacques Roubaud, The birth of a form : elementary morality, 1997
– Michelle Grangaud, Les Temps traversés, P.O.L., juin 2010, (lire les premières pages sur le site de l’éditeur, au format PDF)

Sans oublier le Fonds Raymond Queneau dont on peut consulter les manuscrits en ligne.

Voir de même : Lipolepse, Passion bémole, Contrainte

Maj du 14/04/13

9 commentaires

  • […] profite d’un congé estival pour lancer la composition de Passion bémole (Pb), un récit en morales élémentaires, forme poétique inventée par Raymond Queneau. Son aspect hiératique mais soumis à variations, mobile dans l’immobilité, me paraît […]

  • […] dimension artisanale, les éléments d’un monde… et surtout ces fragments de kaléidoscope me sont comme autant […]

  • Catherine Aumont a écrit :

    pas de sous pour acheter le livre pas de chance!

  • Oui Catherine, la poésie ne devrait jamais être une question de sous. J’ai une version numérique que je peux vous envoyer si vous le voulez. Mais ne le répétez à personne surtout 😉

  • […] du mot, en particulier du substantif, sur la phrase : je découvre un lien possible entre la morale élémentaire et la poésie spatiale de Pierre et Ilse Garnier. Garnier écrit dans le Manifeste pour une poésie […]

  • Claire G. a écrit :

    Bonjour,
    Au bout de 14 ans d’oulipophilie, je viens de connaître un déclic tardif « en faveur » des morales élémentaires. Mes questions se bousculent.
    – Cette forme est-elle exploitée pour jouer à « réduire » des classiques, voire comme outil scolaire pour s’exercer au résumé ? Par exemple, La Fontaine a été monostiqué mais a-t-il été traduit en morales élémentaires ? Heureusement, je trouve dans vos Harmonisations une réponse (ouverte) à la première partie de ma question.
    – Des compositions oumupiennes s’inspirent-elles de son squelette ? (j’ai posé la question à EC qui la transmettra à qui de droit).

    A mes brouillons maintenant.

  • Bonjour Claire et merci de votre intérêt.

    Je ne peux pas répondre à votre deuxième question, qui dépasse mes compétences.

    Pour la première, oui, Raymond Queneau a lui-même donné l’exemple à partir de Fables de La Fontaine, mais encore des sonnets de Mallarmé, etc. Ces textes se trouvent dans les cahiers préparatoires du recueil, voir l’édition de la Pléiade. Jacques Jouet a également essayé sur le sonnet des Voyelles de Rimbaud.

    Je vous invite à rejoindre notre groupe sur Facebook consacrée à cette forme et à y publier vos essais !

    Bien à vous

  • Claire G. a écrit :

    Encore une question sur d’éventuelles formes sonores :
    Savez-vous s’il y a eu des tentatives de lecture stéréophonique à trois ou quatre voix ? Sans gong ni pipeau !

  • Pas à ma connaissance. Je n’ai entendu jusqu’à présent que des morales en dialogue à 2 voix (cf « Aventures d’une forme poétique » dans la bibliographie)

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