Portée du dialogue

Portée du dialogue. Nécessité de dialoguer. Tremblements, hésitations, reprises. Déchirures. La chose soudainement dévoilée, reconnue et retenue. Le complexe. La possibilité d’aller et venir. La confrontation. L’éclairement passager. Avant tout, peut-être, l’écueil évité de la raideur, dans la pensée aussi bien que dans le déroulement de la parole, raideur qui est la figure d’un recours à l’orthodoxie, au dogmatisme – et, pour tout dire, une certaine complaisance à attacher plus de poids à sa propre parole qu’à celle d’autrui.

Lier l’orgueil de soi au dogmatisme. Par voie de conséquence au relâchement, à une quiétude (fausse) qui n’est qu’absence d’inquiétude.

Certes, je cherche la quiétude. Qu’était, véritablement, je veux dire dans les nerfs de celui qui la trouvait, la quiétude, l’ataraxie épicurienne ? A voir. Aussitôt, conscience de marcher sur un fil de rasoir : quiétude et quiétude, ombre et ombre, repos et repos, abandon et abandon. Chaque fois, il faut s’en tirer par des explications sans fin, des oui, mais… de je est un autre. C’est cela et le contraire. Pas du tout ce que je veux dire, bref, une certaine épaisseur, embrouillée. Désordre. Le contraire de cette souplesse, libre et lumineuse, que je cherche.

S’enfoncer dans un certain « dialogue », où les voix sont plus nombreuses que deux, c’est, en constatant ce désordre au départ, s’avancer dans la direction de la lumineuse souplesse. Il n’est pas absolument indispensable (mais mon destin serait plus beau…) d’y parvenir, pourvu que soit visible le tracé de la démarche.

Dialogue : en fait plura – ou plurilogue.

Les voix étouffées… Parfois, et à travers l’épaisseur, une d’entre elles fuse, comme la poche de gaz soudain atteinte par le feu, à l’intérieur de la bûche. J’aime les manifestations d’une présence inexplicable, je veux dire incapable de s’expliquer longuement. Elles tracent un trait et disparaissent. Un trait qu’on n’oublie pas.

Le dialogue, ou plutôt le meneur du jeu dialogué peut, plus facilement qu’un autre peut-être, tomber dans l’erreur de la complaisance à soi-même. Ce serait alors sous la forme d’un « enthousiasme » naïf (un peu comme un animal trop jeune) devant tant de chemins ouverts ; le terme d’enthousiasme est inexact, je préférerais me servir d’un autre. Disons donc que le dialogue est facilement générateur d’estrambord.

Ne pas se prendre au jeu. Constater, ne pas dévider. Tout ceci… Mais pourquoi m’appesantir sur les dangers. Bien sûr !  Il me semble, en tout cas, que le dialogue, ou plutôt : la forme dialoguée de l’expression, porte en soi une certaine vertu, et que, par le fait même qu’on l’a choisie, on a aussi choisi une certaine direction morale.

Cheminer. Je déteste les grandes routes droites. On y va trop vite. Je déteste le paysage abstrait, vu du haut d’un promontoire de colline, ou d’un hublot d’avion. Et je suis rétif au génie qui embrasse d’un seul coup d’œil un domaine suffisamment vaste de pensée pour que les nuances abolies, seule la teinte générale… La généralisation (nécessaire) ne cesse de m’apparaître comme un phénomène de non-vie.

Dans le dialogue, il me semble qu’on évite assez bien ce danger. Sauf si le dialogue est imbécile. Mais le dialogue, c’est ce qui a le plus de chance de n’être pas imbécile.

Se mettre dans la position dialoguante, c’est perpétuellement sortir de soi, c’est apercevoir ce que l’autre aurait aperçu. C’est la grâce d’aller lentement, de divaguer. Rien n’est plus exquis, et sans doute plus beau que la divagation, ce chemin entre la rêverie et l’attention. Savoir divaguer. Apprendre à divaguer. Se forcer à le faire. Se perdre et se retrouver. La Fontaine ne rêvait pas, il divaguait.

Dialogue avec soi-même, est-ce un dialogue ? Il faut être seul : et le puis-je sans que le second soit une autre chair, un autre esprit que moi-même. (Et si nous sommes trois, quatre, plusieurs à parler – ou plutôt, si moi seul parlant, la parole est portée au nom de plusieurs, les difficultés se multiplient…) Donc il faut que réellement je sois moi et l’autre. Et peut-être qu’aucun d’entre eux ne sera moi.

A chaque instant s’engager dans ce qui doit être une impasse, mais que le mur s’évanouisse dès qu’on s’attend à (approuver son immobilité dure) se heurter à son immobilité dure.

Le beau dialogue, entre la raison et le goût.

Je me demande parfois, trop rarement peut-être, si je ne m’abuse pas en recherchant le poème au fond de moi, par une espèce de tension que je provoque, et comme s’il y était déjà, nécessairement, et que je n’aie plus qu’à le dégager. C’est bien là le sens que je donne à l’expression. Tandis que – et auraient raison dans ce cas les tenants du coup de foudre, de la « visite », tandis qu’il est fort possible que la faculté de dire en poème ne soit accordée qu’aux seuls instants privilégiés où l’émotion est assez vigoureuse, et d’assez bonne qualité, pour provoquer le dire, comme si, à ces instants là, on changeait de nature. Les romantiques (disons romantiques…) auraient alors raison, ce qui, de toutes mes forces me répugne. Il est possible que j’aie tort.

Il faudrait analyser, en toute objectivité, à quels instants vient le poème. Quelle est son antériorité immédiate quant à moi. Jusqu’à présent il me semble bien, qu’en fait, il vient par hasard et la plupart du temps par une espèce d’accrochage des mots entre eux. Parfois aussi, et il me semble que c’est différent, comme une suite, immédiate ou lointaine, d’un choc à la fois sensoriel et émotif – plutôt sensoriel, mais en réalité ni l’un ni l’autre. Certains de mes poèmes (je sais très bien lesquels) constituent des cas typiques. Sont-ils meilleurs ? Quelle est la nature de ce choc ? Le dernier que j’aie très clairement en mémoire est celui-ci, à l’origine de « A partir d’une fleur », d’où ce titre, qui dit exactement la vérité. Le choc était : qu’il n’y ait qu’une fleur et que cette fleur (une espèce de tulipe simple, je crois), soit du type le plus simple. Le fait que, dans le vase ne trempait qu’une fleur (pas un bouquet, pas un arrangement de fleurs…). Le choc fut très violent et ressenti comme l’irruption d’une absolue vérité.

Ce n’est qu’en le disant, en l’analysant, sans doute, en retournant l’impression ressentie pour savoir en quoi elle consistait et ce qu’elle cachait, que j’ai pris la direction fleur-langage, et que j’ai construit une manière de poème (ou plutôt) l’ai laissé se construire, car à aucun moment, aucun des fragments n’est arbitrairement ajouté ; ils naquirent tous l’un de l’autre, nécessairement. Ce qui m’arrive toujours quand la suite est réussie. Cependant, le choc initial était depuis longtemps aboli. En fait pendant la plus grande partie de la suite, je ne me souvenais plus de lui, il me fut inutile à constituer le poème tel qu’il est, qui s’est construit par son propre développement intérieur et réellement comme s’il se soulevait de moi-même qui l’aurait caché jusque là. Comme s’il se délivrait lui-même de moi, et non pas moi de lui. Cependant, à l’origine un certain choc. Je n’ai pas été ému par la fleur, par sa présence, mais par sa solitude (inhabituelle sur la console de l’entrée). La lumière était normale, l’électricité allumée, la fleur n’était pas exaltée par une ombre qui suscitait l’insolite. Non, c’était banal – et j’étais assez loin d’elle, dans le bureau, la porte ouverte. Peut-être l’élégance extrême de la tige recourbée ? Je me souviens très bien de la tige. En tout cas ce n’était pas du tout « Une rose dans les ténèbres ». Et cependant, c’était peut-être exactement cela, la mystérieuse rose de Mallarmé !

Les objets provocateurs, peut-on les attraper par la tension, ou doit-on simplement les attendre ?

En fait, l’origine de l’écriture est plus lointaine. Bien des choses se passent avant la mise en présence de l’objet. Mais quoi ? C’est ici que le dialogue préalable peut utilement intervenir.

Il se peut que je déteste l’image dans la mesure où elle me fuit. Un immense amour déçu. Il se peut que je sois de mauvaise foi, que mon poème soit taré. Alors, et moi ?

Je méprise tous ceux qui ne s’interrogent pas sur leur bonne foi. Je méprise les cœurs contents. Le poète satisfait est un misérable. Au mieux, il est celui qui vient de décharger. Mais après la décharge solitaire, ou orgueilleuse en face d’un cœur non atteint, quelle tristesse, quelle agréable tristesse, impure par-dessus le marché. Le poète ignore la tristesse du faux amour. C’est donc un misérable.

Tout acte poétique est un acte d’amour. Reste à savoir s’il n’est pas condamné à rester un acte de faux amour. Si Scève n’existait pas, je finirais par en être convaincu.

Scève est le seul qui puisse me faire croire à la gloire du résultat érotique du poème.

Tous les autres respectables, ou bien conviennent de l’irrémédiable tristesse d’une tentative impossible (identifier l’amour et la poésie) : Racine, Baudelaire – ou bien confondent l’amour et le jet vital : Théophile, Rimbaud, probablement Eluard, Lautréamont, Apollinaire (les plus nombreux) – l’amour et toutes ses dentelles : La Fontaine – ou bien sont capables de tourner résolument le dos au problème et s’inquiètent du poème sans le mettre en relation nécessaire avec l’amour : Malherbe, Mallarmé. C’est pourquoi ces derniers sont les plus solides (Scève excepté), parce qu’ils évitent de se laisser engluer dans les données d’un problème à peu près impossible à résoudre. Mais les plus hauts sont sans doute ceux qui se confrontent à l’irrémédiable tristesse de l’impossible. Et c’est pourquoi, malgré tout, Baudelaire for ever !

Je crois bien que ni Malherbe, ni Mallarmé ne comprenaient grand chose à l’amour, je veux dire au grand mouvement dans l’espace offert à la fois à la joie et à la détresse, à l’aboutissement et à l’inaccessibilité. Je veux dire qu’ils n’ont pas connu la réalité du souffle contradictoire. (Et, quant à Mallarmé, mon impression pénible devant sa correspondance, si médiocre dès qu’il parle de son amour…). Puisqu’ils sont si grands, l’un et l’autre, et différemment, c’est que l’identification  de la poésie avec l’amour, ne résout en rien le problème : qu’est-ce que la poésie ? Dire la poésie est l’amour c’est ne rien dire, ou se contenter de peu. Il faut que j’en convienne.

La facilité d’Eluard à oublier un amour pour un autre a quelque chose de monstrueux.

 

Jean Tortel, in Action poétique N°131, 1993


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