La Mer des anecdotes

On peut lire dans les Annales impériales vietnamiennes de 1832, à la dixième année du règne de Minh Mạng, en substance : « Ordre est donné au fonctionnaire dégradé Phan Huy Chú de se rendre en mission officielle à Batavia. »

Phan Huy Chú, poète et encyclopédiste, ne sera ni le premier ni le dernier mandarin envoyé dans la colonie néerlandaise (capitale actuelle de l’Indonésie) pour racheter ses fautes. Il s’agit en effet d’observer les agissements des Occidentaux, en particulier Anglais et Hollandais qui se disputent les « contrées des mers du sud ». On voit bien quelques bâtiments de guerre français faire escale au Vietnam mais leur menace ne se précisera qu’une vingtaine d’années plus tard.

Phan Huy Chu embarque donc sur Le Dragon de bon augure, pour un périple de 2 mois direction Batavia en passant par Singapour, colonie anglaise depuis 1819. Il rédige à son retour le Récit sommaire d’un voyage en mer, en 43 paragraphes, dont voici quelques extraits.


La mer est immense. Vers le sud-est, des peuplades vivent sur des îles qui se comptent par centaines dans la brume et les embruns. Auparavant nul homme de qualité ne s’y serait rendu. Désormais, la vertu et la puissance de sa Majesté l’Empereur ont propagé la paix dans le ciel et sur les flots. Ses navires envoyés très loin chaque année parcourent une mer calme et rentrent paisiblement comme sur la terre ferme.

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Les faits concernant les Barbares des îles lointaines, ainsi que la situation des autochtones, je n’en ferai qu’un compte-rendu sommaire. En espérant que cette compilation, sorte de Mer des anecdotes à la manière des Anciens, pourra assister la Cour dans son observation des coutumes.

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De l’Océan Atlantique à Singapour il faut aux Anglais plus de 5 mois de navigation. C’est grâce à leurs navires, à l’armement redoutable, qu’ils peuvent s’emparer d’îles lointaines et les placer sous leur administration. Voilà quelques centaines d’années que les habitants de Java sont asservis, forcés de se répartir dans les montagnes ou les forêts, et soumis à l’impôt. Ils ont bien essayé de résister, mais impuissants, ont dû se soumettre au joug des Anglais. Sans doute avec le temps se sont-ils contentés de leur sort.

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Batavia appartenait autrefois au territoire de Java. Les Hollandais l’administrent depuis quelques siècles. Récemment, les Anglais sont venus l’occuper. Les colons hollandais se sont alors retirés dans les montagnes et, avec la complicité des autochtones, ont entrepris d’empoisonner les sources qui alimentent la plaine. Les Anglais ont compté de nombreuses victimes et la peur les a poussés à restituer le territoire, en réclamant toutefois une indemnité. Une fois réinstallés, les Hollandais n’ont pas consenti à la verser. C’est pourquoi les hostilités se poursuivent. Ces Barbares n’en ont pas fini car de gros intérêts sont en jeu.

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Pour ce qui est de la prospérité, Batavia surpasse très largement Singapour. En remontant du port, des maisons tuilées se serrent sur des dizaines de lieues. Les maisons à étages étalent leurs marchandises. Le long des rues coulent des canaux qui communiquent avec le port et qu’empruntent toutes sortes d’embarcations.  Sur la chaussée un flot ininterrompu d’attelages emporte, sur leurs coussins brodés, des hommes aux tenues blanches comme la neige. Mais c’est en arrivant au quartier hollandais que le spectacle devient splendide. Les murs sont couverts de tableaux, de vitres miroitantes qui éblouissent. Les meubles de haut prix rutilent. Les plus riches maisons ont des jardins très élégants, aux variétés de fleurs et de pierres peu communes. Bref, la beauté prospère de Batavia peut égaler celle de Wuzhou en Chine. Quant aux proportions elle lui est nettement supérieure.

Mais ses habitants n’ont pas de livres, ni aucune sorte de satin ou brocart, un défaut dans les usages de ces Barbares qui est fort regrettable. Pour la mise des Hollandais et leur mode de vie on ne voit pour ainsi dire pas de différence avec les Anglais. Les mêmes vêtements blancs, le chapeau noir et un jour de relâche par semaine. On retrouve presque les mêmes systèmes d’administration et de transports. Cela peut s’expliquer parce qu’ils viennent tous d’Europe et que les mœurs sont communes si leurs nations sont distinctes. Mais pour l’habileté et la finition, les Anglais n’égalent pas les Hollandais.

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Les produits des Hollandais sont généralement d’une grande précision, comme les horloges ou les bateaux à vapeur qui rivalisent d’habileté avec le Créateur. L’intérieur des machines est d’une minutie mystérieuse, difficile à se représenter. En me basant sur ce que j’ai pu observer, je vais décrire sommairement cette merveille qu’est le moulin à bois. En voici le procédé : tout d’abord on creuse un canal depuis la rivière pour en capter l’eau. Un bâtiment carré à deux niveaux est dressé sur la rive. On y fixe une roue que le courant fait tourner. A l’étage se trouve une autre roue, dont la forme rappelle un dais de parasol, de grande taille et solide. On y adjoint au-dessous un axe transversal. Aux deux extrémités sont fixés deux poteaux de bois chargés de l’actionner. Dans la salle inférieure, sont installés une autre roue parallèle à la première ainsi que deux grands châssis, l’un à gauche et l’autre à droite, comprenant chacun huit lames de scie en métal, le tout relié à l’axe du niveau supérieur.

Les  grandes pièces de bois sont amenées par des crochets de fer. Quand on met en marche, l’eau fait mouvoir la roue en forme de dais de parasol et l’axe. Les roues inférieures tournent également et les scies montent et descendent. Les lames pénètrent le bois et les traits de scie s’ouvrent d’eux-mêmes. Les planches passent progressivement sous l’action des crochets. Sans l’intervention d’aucune force humaine et en un instant, chacune des pièces de bois est divisée en 8 planches. Le bois débité sous l’action de l’eau : c’est là rivaliser d’habileté avec le créateur et épargner la peine de déplacer de lourdes charges. L’inventeur de cette machine n’est-il pas l’égal des Sages ?

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Le calendrier des Occidentaux n’est pas le même qu’en Chine. Le premier jour de l’année tombe dix jours après le solstice d’hiver. Ils n’ont pas de mois longs, de mois courts ni de mois intercalaires. Ils comprennent 30 ou 31 jours et en fin de compte, ils sont aussi au nombre de douze. Les jours supplémentaires doivent être répartis sur différents mois, sans considérer les termes solaires ni le premier jour de la lune et ses phases, contrairement à nos astronomes qui s’aident des mois intercalaires pour déterminer les saisons. Dans cette contrée, le climat est chaud tout au long de l’année et on ne distingue pas quatre saisons. Ce ciel obscur des Occidentaux constitue un univers à part, on ne peut guère les obliger à suivre le calendrier des Rois illustres.

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Leurs lettres se nouent comme des fils de soie mêlés, on dirait presque des vers de terre. Les supérieurs comme les inférieurs écrivent leurs rapports sur un même papier à l’horizontal, sans apposer de sceau. L’écriture chez les peuples barbares est toujours ainsi négligée. La peinture des Hollandais en revanche est d’un grand raffinement, d’une grande beauté. Dans leurs tableaux mis sous verre, personnages, animaux, paysages, fleurs sont représentés d’une manière extraordinaire, très vivante, la nature y est toujours riante. Même un Wang Wei ou un Wu Daozi ne feraient sans doute pas mieux. Leur perfection et leur finesse sont certainement un don du ciel et ne doivent rien aux techniques des Chinois.

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Lors de grandes occasions, les femmes ornent leurs têtes de parures d’or et de perles chatoyantes. C’est ainsi que les Hollandais marquent l’estime qu’ils portent au beau sexe. Quand les couples sortent en voiture, le mari doit aider son épouse à monter la première. Elles accueillent leurs hôtes avec familiarité, car il n’est pas dans leurs coutumes de se retirer pudiquement dans leurs appartements privés.

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Les Occidentaux ont un cérémonial sommaire, ils font peu de cas du rang et du prestige. Quand ils montent en voiture ou qu’ils prennent place dans un lieu public, les mandarins et leurs administrés sont à la même enseigne. Ils se serrent la main droite en signe de respect. Le solliciteur n’est pas censé se prosterner devant l’autorité. On dit le roi de ce pays très simple lui même : s’il voit un homme joindre les mains pour lui présenter ses hommages, il fait immédiatement arrêter sa voiture pour lui répondre.  À voir leur monarque, au mépris de son rang, frayer avec le petit peuple, dans l’ignorance des préceptes de Confucius, on peut en conclure qu’ils se rangent parmi les Barbares, et leurs nombreux talents n’y changeront rien.


Ce texte fait partie d’un prologue à une anthologie de la littérature vietnamienne sous la colonisation française, travail en cours que j’évoquais dans une note récente


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